
Le haussement d'un sourcil porte toujours à confusion ; selon moi, il est la traduction physique d’une pensée hors norme. C’est très provocant un sourcil relevé dans un cadre adéquate; je me souviens de cette vamp' Tropézienne, aux yeux over bleus et aux seins victorieux qui aguichait tous les mecs en Rolex d’un levé de sourcil désinvolte. Juste ça, rien d’autre. Et ça marchait putain de bien. L'élite du Club 55 se bâtait à coup de black cards pour lui offrir un Cointreau Teese. Indécent goût du luxe.
Mais aujourd’hui, 11H38, Paris, bureaux de rédaction du magazine
Show, le levé de sourcil avait une toute autre valeur. Il s’agissait plus d’un scepticisme concentré, puisque c’est le regard vissé sur mon CV impeccablement blushé que Karl Brecks arborait cette mimique insupportable du broussailleux. J’apaisais mon impatience latente en suivant des yeux la goutte de sueur coulant le long de ses tempes qui me donnait envie de lui passer un coup de BareMinerals sur le front. Il faisait bien trop chaud dans ce bureau. La clim’ semblait être une invention que la boite avait envoyée bouler ; et ce gros mec, boudiné comme un saucisson dans son sur mesure Prada, semblait souffrir de la température. Il repassa plusieurs fois sur le papier, comme s’il cherchait une trace de Juicy Tube dans mes « hobbies », ou dans mes « formations ». Oui mec, mon parcours est sans fautes. Clair et sans bavures. Ma plus grande fierté ? Cette publi' parisienne pour laquelle toutes les peroxydo-botoxées en Platforms YSL se ruaient juste avant d’aller bruncher un demi petit pois au Georges V.
J’ai bossé. Plutôt bien pour une grande gosse de 28 ans. Si je ne suis pas engagée pour la rubrique beauté, je n’ai plus qu’à vendre mon corps place Vendôme ; oui, je ne m’abaisserais pas au bois de Boulogne, pas question de me dessaper pour du gueux populaire. Et puis je (couche) coûte cher. Ce CDI de chef de rubrique est pour moi ; il me fait de l’œil depuis trop longtemps. Je veux ce job ; je l’aurais. J’ai régimé hard core pour ce tailleur übersexy. Et je me suis maquillée comme Werbowy sur le shoot Hypnôse en plus. J’ai touillé mon café à l’eye liner ce matin, et j’ai confituré mon toast au Rouge Allure. J’ai le profil.
- Emily, votre parcours est intéressant. J’aurais cependant une question à vous poser.
Je suis la pour ça mon chou.
-Oui, bien sure; si vous avez besoin d‘infos complémentaires concernant ma formation ou mon parcours professionnelle n’hésitez pas également.
Il toussota et s’ éclaircit la gorge avant de me lancer d’un ton rauque de type qui abuse des cubains top cheross.
-Pourquoi
Show ?
Je me redressais dans mon fauteuil pour me tenir bien droite, en évitant soigneusement de me cambrer ; ça friserait l’indécence. Pire que la permanente de Latoya Jackjack’
Pourquoi
Show ? J’avais un quart de seconde pour formuler dans ma tête une expression correcte et cérébrée de «
Show mais…trodlabalkitusarace quoi ! ».
-C’est un féminin qui est pour moi l’incarnation parfaite de notre air du temps ; de la mode judicieusement traitée. Les shoots Testino d’hiver j’en suis accro ; de l’actu, de la culture comme je l’aime..Subtile, travaillée, audacieuse et relevée ; mais surtout de la beauté pointue, et renseignée. Je suis une junky sans rehab’ de
Show.
Trop scolaire comme réponse ; u can do it !
- Je crois que mon plus gros coup de cœur de toute l’histoire du journalisme, c’est les chroniques beauté de Jenny Hawson. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui transcrivait aussi bien la beauté en mots. C’est un sacré pari de mon point de vue…saisir les tendances crémeuses et les fondre en nude sur une page pour offrir au lecteur l’esquisse d’un beauty must wear de saison, d’un buzz parfum, d’une lotion d’élégance à même la peau. Parce qu’en beauté, le tout c’est de faire rêver.
Brecks esquissa un semi sourire.
-Hawson était une vraie perle. Dommage qu’elle soit partie pour son canard mondain. Les chroniques beauté..Mythiques.
Tellement. Je voudrais être Jenny Hawson.
Sans les fuckin’ gueule de bois qu’elle se coltine après les kilo -Litres de bulles/ -mètres de poudre des soirées parisiennes so-hype-so-cute. Oui outre son don invétéré pour causer mascara et glosstabouche, à Paname on la connaît pour ses frasques remake d' Amy Wine’maison. Certains prétendent qu’elle s’est tappé Matt Gordon après l’automne-hiver 2008-2009. Info, intox ? Dunno.
-Vous pourriez écrire ce genre de chroniques Emily?
- J’écrivais des piges dans ce style. Ca me passionnerait d’assurer ces chroniques. J’en suis capable, ça ne fait aucun doute.
Un brin d’audace, il mordra ?
-Je vois.
Si tu lèves encore le sourcil je te tatoue le nez au waterproof.
-OK mademoiselle, je vous recontacterai dans quelques jours pour vous faire part de ma décision. C’était un plaisir de vous rencontrer.
Il se leva, et d’un sourire engageant me tendit une main que je serais d’un air assuré et poli. J’espère que ma french était sèche.
Emmy.
Texte fictif.
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